неделя, 5 февруари 2017 г.

Dany Laferrière - Le goût des jeunes filles

Dany Laferrière. Le goût des jeunes filles (version remaniée par l’auteur) (VLB éditeur, 2004)
Photo reprise du site caribbeanstyle.me

Le titre du roman fait écho à A l’ombre des jeunes filles en fleurs de Proust. Tout comme le narrateur proustien, Vieux Os finit par s’infiltrer parmi les jeunes filles qu’il a pris l’habitude d’espionner langoureusement. Le personnage pubère, vivant avec sa mère et ses tantes (dont l’une est prénommée Gilberte, comme Mlle Swann), est fasciné par la vivacité et la beauté de ses voisines, toutes des adolescentes qu’on pourrait dire de petite vertu.  Laferrière, tout comme Proust, pratique ici une pensée fleuve : il se laisse dériver. Il va encore plus loin dans cette direction dans ses romans qui ne font pas partie du cycle américain, p. ex. L’art presque perdu de ne rien faire.
Ce quatrième roman du cycle fait lui aussi état de l’importance du détail, de la puissance parfois sournoise et souterraine des petits bidules susceptibles de chavirer le bateau. Ce niveau microscopique des choses relève le plus souvent du charnel, du sensuel. Une opposition chère à l’auteur est en effet celle entre la raison qui se croit aux commandes de tout (et ce pour des motifs crapuleux, par exemple la domination sur les autres races ou bien le maintien des limites d’une coterie économique) et le désir, qui ne reconnaît que ses propres vérités. Toute la confrontation du Noir et de la Blanche repose sur cette dichotomie. En cela, Laferrière se montre assez freudien (on se souvient des lectures de Bouba Comment faire l’amour….) et peut-être vodouisant (mais ce n’est qu’une hypothèse ludique car je ne suis point versé dans le sujet ; cependant, le narrateur lui-même suggère un tel rapprochement à la p. 222). En fait, cette opposition n’a rien d’exotique pour un cartésien mais s’apparente, me semble-t-il, à une dichotomie bien française, héritée du classicisme – celle entre le sentiment et la raison qui se doivent de converger, bienséance oblige. C’est bien le cas des personnages populaires laferriens, mais très rarement des bourgeois qui ont grandi dans la dénégation de leurs instincts, de leurs impulsions, de leur nature humaine et souvent animale. Derrière cette opposition socio-économique, on entrevoit la ségrégation raciale, puisque Marie Michèle, dans son entrevue pour le magazine Vibe qui clôture le roman, insiste sur le fait que les mulâtres sont, dans la plupart des cas, un groupe jouissant d’une situation sociale favorable. L’idéal classique, où le sentiment et la raison vivent en parfaite harmonie, se retrouve incarné par le Noir, tandis que le Blanc se voit reléguer dans le rôle du bourgeois complexé qui n’a pas le courage de se voir et de s’assumer. Ici je pense aussi à la confrontation de Magloire Saint-Aude (en tant que poète issu du peuple, un « poète indigène », p. 205) et de Léon Laleau (pp. 181-185).
Par ailleurs, Marie Michèle s’exprime dans un français très classique. Son phrasé très achevé, très bien échafaudé apparente son discours à la tradition littéraire française. Ce n’est pas par hasard si Choderlos de Laclos est son auteur de chevet. Celui-ci suggère aussi une autre proximité de l’univers de Marie-Michèle avec Les liaisons dangereuses : c’est la haute société, hypocrite et perfide dont elle tente de s’écarter. Celle-ci est un phénomène universel et elle est partout semblable. Cependant, même si elle dédaigne l’univers des  « cocktails d’ambassade » avec leur stérilité, leur immoralité et leur clinquant autosuffisant,  elle applique involontairement ses préceptes moraux, par exemple en manipulant Steph, en imaginant une manigance contre son amant, le professeur de latin, etc. Bref, Marie Michèle incarne la figure du jeune bourgeois rebelle, l’enfant prodige des bonnes familles, qui, avant même que ses frasques soient terminées, rejoint confortablement son milieu cossu.
Le couple du prédateur et de la proie revient souvent dans les romans laferriens. Ici, à la différence, par exemple, de Comment faire l’amour… ou de Vers le Sud, ce sont les femmes qui sont les carnivores partis à la chasse (voir par exemples les scènes XXII et XXIII). Or leur but n’est ni de se venger, ni même de gagner de l’argent mais simplement de s’amuser. Si, dans Comment faire l’amour…, le sexe pour le sexe était une arme au service de la vendetta raciale, ici il exprime et revendique leur nature hédoniste, sensuelle.
Un autre motif que l’on connaît aussi de Je suis un écrivain japonais est en effet ce voyeurisme mêlé de désir et d’admiration que le narrateur éprouve pour la petite bande féminine hors du commun. Dans Je suis un écrivain japonais, il s’agissait de Midori et de sa suite. Ici, c’est Miki – un être tout aussi envoûtant de par sa distinction naturelle. Si Midori est inaccessible et quelque peu hautaine, Miki affiche une face bien amicale et complaisante. L’entourage de ces femmes vedettes dans son milieu ne peut que ressentir plus fortement sa médiocrité, son insuffisance au contact de leur idole : « Nous ne sommes que des astres morts tournant autour du soleil Miki » (p. 62).
Dans le chapitre 18, Marie-Michèle offre une analyse sociale perspicace de la société haïtienne en démontrant la façon dont la fortune des possédants leur ouvre toutes les portes, indépendamment de toute idéologie, même dans les pires dictatures comme celle de Duvalier père.
Le roman offre aussi un touchant portrait familial (scène XXXI) qui jure avec l’univers sanguinaire tout autour (y compris chez les filles).
Le roman contient aussi des digressions philosophiques, comme par exemple les réflexions de tante Raymonde au sujet de la politique. Une philosophie terre-à-terre qui dédaigne les discours et les idéologies pour se concentrer sur la vie immédiate, la seule dont on peut être sûr.
La p. 327, à la toute fin du roman, nous offre une synthèse de l’époque que Laferrière se propose de décrire : les années 60 en Haïti, qui n’arrivent que dans les années 1970, avec un retard dû à la situation particulière dans le pays.
L’univers de Miki est compagnie n’est pas uniquement vivace et joyeux. Au fil des pages, la sensation qui se dégage de ces conversations interminables et envenimées pour un oui ou pour un non, les aventures plutôt pénibles de Pasqualine (cf. ses rapports avec Frank) peuvent donner le vertige à force de répétitivité, de cyclicité. C’est un monde stagnant, celui des filles. La cyclicité confère une sonorité sisyphéenne au trajectoire des jeunes femmes et des Haïtiens en général. Sisyphe et Don Juan camuséens, les personnages populaires du roman sont des hédonistes tragiques. A la page 256, le journal de Marie-Michèle évoque les deux vitesses du monde moderne ; la mondialisation serait ainsi l’apanage des riches, des « Davos Man », pour nous servir du terme de Samuel Hunnington, tandis que les laissés-pour-compte perpétuent un mode de vie ancestral, mais dans un monde ancestral dénaturé, en ruines, teinté d’inquiétante étrangeté. Bien sûr, l’œil ingénu de Marie-Michèle ne capte que le côté romantique, traditionnel (et au fond exotique) du paysage décrit.
A la p. 237, Vieux Os, cloîtré chez les filles dans l’espoir d’échapper aux « marsouins » (les tontons macoute), compare son cantonnement à la mort : « C’est donc ça la mort ». Il est à la fois là et absent, il voit ce que ses proches font sans pouvoir les interpeller, il baigne dans le mutisme et la solitude. Ce curieux changement de perspective, cette amplification de la situation n’est pas le seul procédé migrant (déjà au sens métaphorique du terme) dans le roman.

Un autre procédé que Laferrière semble affectionner et l’auto-interview. En plus de livres comme Je suis fatigué et J’écris comme je vis, on se souviendra de la fin de Comment faire l’amour…, où Vieux se fait interviewer au sujet de son roman (et donc du roman que l’on tient entre les mains). La réception est intégrée au livre, ce qui permet à l’auteur d’exprimer ses positions métalittéraires, de théoriser en esthéticien et d’inscrire son artefact dans un débat de société plus large. On retrouve la même astuce ici. C’est Marie-Michèle (mais qui écrit le journal de Marie-Michèle ?) qui donne une entrevue pour Vibe. Ce changement de rôles, ce travestissement, en outre de témoigner de la virtuosité de Laferrière (qui ici se fait l’émule de Laclos), est un geste migrant (au sens d’écritures migrantes), dans la mesure où il faut bouger les limites, les représentations, les attentes du lecteur. On finit par oublier qui écrit au juste. Est-ce le petit garçon, la jeune fille ou l’écrivain Laferrière, en tant que narrateur omniscient ?

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